C'est quoi, c'est où, c'est qui le centre?
Par Gilles G. le mercredi 09 juin 2010, 22:16 - Politique nationale et européenne
Sur le site de Jean-François Kahn, François Bayrou explique, en des mots simples, sa définition et sa vision du centre. Nous vous invitons à les lire ci-dessous.
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1- D’abord, le mot de « centre », autour duquel on bâtit tant de
stratégies. Je n’aime pas l’adjectif « centriste », il rime mal. Mais le
mot est utile parce qu’il permet de répondre avec fierté, en assumant
ce qu’on est, à la question : « vous êtes à droite ou à gauche ? ».
Répondre, « je suis au centre », c’est proclamer une identité
originale et refuser que le monde se résume à l’affrontement d’une «
droite » et d’une « gauche ».
2- Il y a donc une conséquence
directe à cette défense du centre : c’est la défense et la promotion du
pluralisme contre la bipolarisation.
3- Certains disent que «
droite » et « gauche », ça ne veut plus rien dire. Je ne suis pas de cet
avis. Je sais que beaucoup de femmes et d’hommes se trouvent de «
droite » ou de « gauche », pour ainsi dire de famille ou de fondation.
C’est leur identité et la nier, c’est les blesser. Il y a une génétique
politique de « droite » : la liberté mais l’ordre, la justification des
inégalités par le mérite, une espèce de darwinisme social, la nation. Il
y a une génétique politique de « gauche » : l’émancipation par rapport à
la tradition, l’idée que l’homme est de lui-même le maître, la place
accordée non pas seulement au Droit mais aux droits, et l’égalité non
pas des chances mais des droits, l’internationalisme. Simplement ces
deux génétiques politiques ne s’appliquent pas à tous les citoyens !
4-
Beaucoup de citoyens ne se reconnaissent pas dans ce duo. Par exemple,
face à nation et à internationalisme, ils ressentent le besoin d’Europe
pour dépasser cet affrontement d’un autre temps et peut-être assumer en
même temps l’amour de la nation et le besoin d’universel. Par exemple,
droite et gauche, traditionnellement, ont une égale vénération pour
l’État, l’État qui commande pour la droite, l’État qui pourvoit pour la
gauche. Beaucoup de citoyens, au contraire, pensent que l’État tout
puissant est un leurre, et que la société devrait être plus forte, plus
décentralisée, vers les collectivités locales, les entreprises, les
associations et l’État plus stratège, plus respecté, plus recentré.
5-
Et puis il y a beaucoup de citoyens qui reconnaissent en eux à la fois
une part de gauche, une part de droite : par exemple une révolte contre
la domination sociale et sa perpétuation, et le respect du mérite ; par
exemple, à la fois, le besoin d’émancipation et le besoin de tradition.
6-
Dans l’arène politique, les propositions des deux camps qui prétendent
incarner ces visions sont pauvres. Une immense majorité de citoyens ne
s’y reconnaît plus et ressent comme appauvrissant le débat confisqué
entre ce qu’on appelle « droite », l’UMP au pouvoir autour de Nicolas
Sarkozy, et la « gauche », principalement incarnée par le PS. Ils voient
dans les discours des uns et des autres deux impasses. Et ils attendent
et veulent défendre un autre projet.
7- Dans l’action de l’UMP
ils combattent : un projet de société où l’argent, la réussite
matérielle, ont la place première ; les injustices assumées, injustices
fiscales, symboliquement incarnées par le bouclier fiscal, et sociales,
salariés précarisés ; le manque de considération pour l’école et pour
les valeurs qu’elle transmet ; les atteintes répétées à l’impartialité
de l’action publique ; la politique des clans, notamment dans les
nominations ; l’attaque contre la séparation des pouvoirs, le législatif
soumis à l’exécutif, et le judiciaire contesté dans son indépendance ;
le contrôle des médias, notamment des médias publics qui n’appartiennent
pas à l’État, encore moins au pouvoir ; la confusion permanente entre
intérêts publics et intérêts privés.
8- Dans les réactions du
PS, ils n’aiment pas : la contradiction constante entre les actes et les
paroles ; la négation de la nécessité des réformes (par exemple sur le
sujet des retraites) ; l’idée qu’il suffirait de faire payer les riches,
ou les banques, pour les éviter ; le recours perpétuel à l’État, qui
serait censé financer sans difficulté toute action providentielle ; le
dogme « dans l’opposition, on s’oppose, au pouvoir on s’adapte ».
9-
Surtout, ils défendent un autre projet, qui n’est pas « entre » droite
et gauche, mais « autre » que droite et gauche, qu’ils croient plus
fort, plus équilibré et plus juste.
10- Ce projet, comme une
maison bien construite, a des fondations : il veut une réforme de
l’État, remis à sa vraie place et respecté comme tel, le retour choisi
et voulu à l’équilibre des finances publiques par le renoncement aux
facilités des déficits en période de croissance, une réforme fiscale, la
reconstruction des principes démocratiques de séparation et d’équilibre
des pouvoirs, le pluralisme et l’indépendance des médias. Il veut
l’impartialité du pouvoir.
11- Ce projet promeut en même temps
la liberté de création des entrepreneurs, la défense des entreprises, et
un projet social qui donne à chacun de vrais droits. Il pense que non
seulement l’un n’est pas antinomique avec l’autre, mais que la
reviviscence de l’économie est la garantie d’une action sociale qui ne
mente pas.
12- Il hiérarchise les priorités : avant tout,
concentration des volontés et des moyens pour l’école, l’université, la
formation et la recherche, accompagnés de l’exigence de résultats
discutés et vérifiés par la nation ; reconquête contre vents et marées
des productions industrielles ou agricoles disparues ou délocalisées,
aussi bien que des productions d’avenir, et des emplois qui les
accompagnent, sans lesquels ni retraites, ni intégration, ni accueil des
jeunes ne trouveront de réponse ; politique de protection de
l’environnement naturel, dans le monde et exemplairement chez nous, et
définition d’un véritable « développement », « soutenable » et donc «
durable » dans l’avenir, maîtrisant à la fois la consommation d’énergie,
la production d’énergies sans CO2, d’énergies renouvelables ;
redéfinition de l’action de la France en Europe et dans le monde, au
moment où l’Union est en crise et pire encore en cafouillis économique
et politique et où la rentrée dans l’OTAN nous a laissés sans
différence, c’est à dire sans influence ; proposition, dans le concert
des nations, d’une politique de co-développement adressée au
tiers-monde, et d’abord à l’Afrique qui passe par la lutte contre la
corruption et la localisation des productions vivrières et
industrielles.
13- Ce projet a pour caractère principal d’être
cohérent, simple, compréhensible par tous. Il n’est pas une utopie, qui
ne commencerait que lorsque les lendemains chanteraient. Il ne renonce à
aucune des ambitions françaises et européennes, notamment la défense de
valeurs de société par l’indépendance assumée.
14- Caractère
propre de ce projet, de cette attitude politique, en quoi elle est
centrale. Elle se considère comme compatible, en termes de réflexion
partagée, avec les autres grands courants du champ républicain et
démocratique français. Les autres excluent. Nous, nous croyons qu’au
moment de l’histoire où nous sommes, la rupture dans l’histoire est si
brutale et les dangers si nombreux, le changement profond si nécessaire
qu’il faut associer plutôt que dissocier, rassembler plutôt qu’exclure.
C’est ce que notre pays a fait au moment, qui est une référence pour
nous, du Conseil national de la Résistance.
15- Cette
ouverture, au sens propre du terme, elle se nourrit de la certitude que
bien des courants, aujourd’hui au PS, ou à l’UMP, partagent l’essentiel
des valeurs que nous défendons. Simplement nous savons bien, il suffit
d’ouvrir les yeux pour le constater, que chacun de ces courants est
minoritaire dans son camp, et donc au bout du compte sans influence.
C’est un courant majoritaire dans la société française, dont chacun des
tronçons est minoritaire dans son propre camp. Il y a donc à défendre sa
cohérence une nécessité stratégique autant que morale et
intellectuelle.
16- Les deux adjectifs « non géographiques »
qui désignent le mieux cette politique sont « démocrate » en référence
au grand courant progressiste et réformiste, (auquel nous appartenons et
qui allie le puissant courant démocrate américain, l’immense parti du
congrès en Inde, le parti du nouveau premier ministre japonais), et «
républicain », en référence à notre histoire nationale. Les deux disent
la même chose : ce n’est pas la fatalité qui mène le monde, ce n’est pas
la puissance, particulièrement pas la puissance financière, ce doit
être le Droit et la volonté des citoyens qui veulent que le progrès soit
aussi le progrès moral.